
Interview pour le journal Le Parisien, de Claire Poirson, sur la mort de Jean Pormanove : derrière le drame, les dérives des tréfonds du web

Notre associée Claire Poirson a été interviewée par Le Parisien dans le cadre d’un article consacré au décès de Jean Pormanove.
Elle y apporte son analyse juridique et un éclairage sur les enjeux soulevés par cette affaire.
Rappel des faits
Le 18 août dernier, Raphaël Graven, connu en ligne sous le nom de Jean Pormanove, est décédé à Contes (Alpes-Maritimes) alors qu’il participait à un livestream sur la plateforme Kick.
Il était principalement connu pour des vidéos où il subissait, en direct, violences et humiliations, encouragées par les spectateurs via commentaires ou dons.
Ces pratiques avaient déjà attiré l’attention de la presse et de la justice : en décembre 2024, à la suite d’une enquête de Mediapart, le parquet de Nice avait ouvert une information pour « provocation à la haine », « violences sur personnes vulnérables » et « diffusion d’images portant atteinte à l’intégrité des personnes ».
Qu’est-ce que Kick ?
Lancée en 2022 par une société australienne, Kick est une plateforme de vidéos en direct souvent présentée comme « l’alternative permissive » de Twitch.
Son fonctionnement est similaire : les spectateurs peuvent suivre gratuitement des créateurs de contenu et « s’abonner » à leurs chaînes pour bénéficier d’avantages payants.
La différence majeure réside dans sa modération très souple. Contrairement à Twitch, Kick autorise notamment :
- des contenus sexuels explicites ou suggestifs,
- des scènes d’humiliation ou de violences, diffusées sans nécessairement entraîner de sanction.
Kick entretient en outre un lien direct avec l’univers des jeux d’argent : elle a été créée par les fondateurs du site de paris en ligne Stake, interdit en France et bloqué par décision judiciaire.
La plateforme s’appuie aussi fortement sur le concept du streaming et des views : la visibilité et les revenus des créateurs dépendent directement du nombre de spectateurs en direct. Ce modèle a donné lieu à un véritable « jeu » financier, où certains utilisateurs exploitent artificiellement le système de vues et de rémunération afin de maximiser leurs gains ou leur notoriété.
L’Arcom appelée à intervenir
À la suite du drame, la ministre déléguée chargée du Numérique, Clara Chappaz, a qualifié les faits d’« horreur absolue » et saisi à la fois l’Arcom, régulateur français de la communication audiovisuelle et numérique, et Pharos, la plateforme publique de signalement des contenus illicites.
En théorie, le Règlement sur les services numériques (RSN ou DSA en anglais) offre un cadre juridique permettant de sanctionner ce type de manquements, notamment en imposant aux plateformes en ligne de désigner un représentant légal ‘article 13) et un point de contact (article 11) dans l’Union européenne. Ce représentant sert d’interlocuteur officiel pour les autorités de régulation.
Or, jusqu’à récemment, l’Arcom se heurtait à une difficulté majeure : Kick, société de droit australien, n’avait aucune représentation légale dans l’UE. Cette absence compliquait l’application effective du droit européen.
L’Arcom a néanmoins indiqué avoir identifié mercredi un représentant basé à Malte, ce qui permet d’enclencher les obligations prévues par le DSA.
Quels autres recours ?
Dans une affaire de ce type, plusieurs mécanismes juridiques pouvaient être mobilisés :
- Une procédure pénale pouvait être ouverte à l’encontre des auteurs présumés, pour des faits de provocation à la haine, de violences volontaires commises sur une personne vulnérable ainsi que de diffusion d’images portant atteinte à l’intégrité d’autrui.
- Le parquet avait la possibilité de saisir le juge judiciaire, lequel pouvait ordonner en urgence le retrait de contenus manifestement illicites (article 6-3 de la LCEN).
- Les spectateurs pouvaient également effectuer des signalements, ces vidéos humiliantes étant susceptibles de constituer un trouble manifestement illicite.
Une question de dignité humaine
Au-delà des aspects techniques et juridiques, ce drame repose une question fondamentale : celle de la dignité de la personne humaine.
Comme l’avait affirmé le Conseil d’État dans son arrêt « Commune de Morsang-sur-Orge » (1995), la dignité constitue une composante essentielle de l’ordre public, qui ne saurait être relativisée par le consentement de la victime ni par la recherche de divertissement.
Hier, il s’agissait d’interdire le lancer de personnes de petite taille, pratique humiliante tolérée sous couvert de spectacle.
Aujourd’hui, ce sont les diffusions en ligne d’humiliations et de violences qui interrogent à nouveau sur les limites à poser lorsque la dignité humaine est instrumentalisée pour amuser un public.
Lien vers l’article : https://www.leparisien.fr/faits-divers/mort-de-jean-pormanove-derriere-le-drame-les-derives-des-trefonds-du-web-20-08-2025-J4ZIAXNFIFBYHGPMVGTZHPBMY4.php